ACT FOR NOUN : le café, patrimoine mondial de l’humanité, par Paulin Alex Beaufreton, Agronome.
21 mai 2021Paulin Alex Beaufreton est un agronome de 28 ans, originaire d’Angers en France, spécialiste en développement communautaire en milieu rural. Il nous parle du rôle du café dans l’amélioration des conditions de vie des petits paysans de la ceinture intertropicale et de son impact sur les écosystèmes locaux. Pour lui, la transmission des savoirs ancestraux et modernes est la clé d’un système vertueux pour faire du café un outil de lutte contre la misère.
Bonjour Paulin, peux-tu nous raconter comment tu es arrivé dans le monde du café ?
J’ai façonné mon parcours en fonction de mes aspirations profondes. J’ai étudié à l’Ecole Supérieure de Commerce de Rennes en me spécialisant dans les échanges interculturels. Ayant développé très tôt une appétence pour l’Afrique, j’ai eu une première expérience dans une entreprise sociale lors d’un stage à Dakar au Sénégal. L’entreprise livre des biens de première nécessité dans les zones reculées, en alternative au transfert d’argent. La débrouille et le courage dont faisaient preuve mes équipiers m’a beaucoup inspiré et m’a appris que rien n’est impossible (la clientèle de l’entreprise est composée de membres de la diaspora sénégalaise, ce qui renforce les liens de solidarité entre les familles).
Ensuite, j’ai rejoint Malongo à un poste de Commercial en alternance, qui a marqué mes débuts dans le monde du café. J’étais déjà attiré par le commerce équitable. C’était en 2015, dans l’Est de la France et c’était fabuleux. Nous avions des formations sur le café et c’est l’univers entier qui m’a fasciné et dans lequel je baigne depuis lors ; l’histoire, le produit, les conditions environnementales de son développement, la torréfaction, le service, la dégustation… Le volet « agronomie » me branchait particulièrement.
Mes grands-parents étaient agriculteurs, ce n’est pas une filière que j’avais choisi d’étudier, mais j’ai toujours eu un lien fort avec le monde rural.
Au cours de ma vingtaine, cette sensibilité a grandi, particulièrement vis-à-vis des plus démunis, parce que leur vie m’a été racontée. J’ai bien vu qu’elle était différente de la mienne, et que des gestes à la portée de tous peuvent faciliter leur quotidien.
L’eau et l’électricité sont en accès limité dans beaucoup de zones dans le monde. Elles rendent toutes les tâches plus difficiles et dangereuses pour la santé. Sans revenu plus élevé pour le fruit de leur travail, les paysans voient la pauvreté augmenter chaque jour.
Prenons l’exemple des coupures d’électricité. Elles peuvent impliquer d’aller puiser l’eau dans le noir avant le lever du jour. Personne n’a de batterie pour s’appeler et se retrouver mais ils s’arrangent. Plus tard dans la matinée, le maître d’ouvrage à l’usine de tri de café explique que les mécanismes des machines sont endommagés à cause des coupures successives. Or, la qualité du café est grandement liée au traitement post-récolte, qui doit être réalisé dans des conditions optimales. Ce genre de contre-temps fréquent multiplie les frais et diminue les gains prévisionnels des agriculteurs.
Acheter des produits qui rémunèrent justement l’ensemble des participants, participer à des actions solidaires, sont des moyens d’agir.

Quand as-tu fait tes premiers pas dans les plantations de café ?
On m’a toujours appris que « si tu veux vendre un produit, il faut le connaître », alors après 1 an et demi de ventes croissantes, j’ai fait part à mes supérieurs de mon intérêt de me rendre dans les plantations. Malheureusement, ce n’était pas prévu dans l’immédiat.
J’ai donc décidé de prendre les choses en main et ai cherché sur Internet les contacts des coopératives citées au dos des paquets de café. Pour réaliser mes rêves et ne pas trouver d’excuses à ne pas partir – car les interlocuteurs étaient parfois frileux – j’ai réservé des billets pour la Colombie. Sur place, ça a été vite, j’ai continué de toquer à toutes les portes et grâce aux opportunités offertes par certains, c’est la coopérative FONDO PAEZ qui m’a accueilli pendant 6 mois. Son café est commercialisé en France sous la marque Ethiquable et Café Michel (magasin bio).
FONDO PAEZ est tenue par une communauté indigène qui vit isolée dans la zone occupée par les FARCS, encore actifs sous forme de groupuscules.

J’y ai vécu une expérience incroyable notamment à l’échelle communautaire. Ils vivent ensemble, s’entraident constamment les uns les autres. Les conditions de subsistance sont difficiles pour eux, ils doivent résister pour exister, après avoir été repoussés dans les montagnes, d’abord par les colons puis par les multinationales qui ont occupé les terres les plus fertiles. Il y a des persécutions, ils sont régulièrement menacés ou tués pour des motifs discriminatoires. La police n’intervient pas sur leur territoire car ils ont leur propre système autoritaire et judiciaire. Dans les faits, ils ne peuvent toujours pas disposer de leur terre, entre autres à cause du narcotrafic.
J’ai beaucoup appris auprès d’eux. Les membres de la coopérative font tout ensemble, dans une organisation rodée, fondée sur la paix et des croyances autour de la force de la Nature et de la Terre Mère. Je dormais dans les dortoirs communs car c’est un espace ouvert à tous, toujours dans l’optique ancrée du partage. Je participais aux réunions financières, de production et commerciales, aux travaux agricoles et domestiques.
Est-ce à ce moment-là que tu as appris les méthodes traditionnelles de culture bio ?
Oui, et notamment des méthodes artisanales qu’ils avaient eux-mêmes appris de cultivateurs guatémaltèques et honduriens. J’ai passé énormément de temps avec un technicien qui s’appelle Marcos, qui m’a montré comment on fait cohabiter la culture du café avec d’autres cultures, comment on vérifie que des maladies ou d’autres facteurs ne perturbent pas le développement des caféiers, comme on plante selon des règles du bio, avec notamment les barrières végétales, qui sont des plantes dont les racines denses absorbent les éventuels résidus d’intrants chimiques.
La vie à la campagne dans les pays pauvres impose beaucoup de ténacité et une activité presque constante. Les journées de labeur sont longues, il y a peu de jour de repos, pas de vacances. La majorité des tâches sont usantes, physiquement et parfois mentalement, qui plus est à la montagne, sous les climats tropicaux chauds et humides, sans outils ni moyens motorisés.
Dans les régions productrices, le café imprègne le paysage économique et social. L’activité, les flux et les métiers qu’il génère sont conséquents. Les retombées sont telles que les gouvernements s’immiscent, mais ne peuvent toujours pas subvenir aux besoins vitaux ni assurer l’éducation et la santé.
Les paysans vivent pour subvenir quotidiennement à leur besoin vitaux. L’objectif est donc d’assurer l’approvisionnement alimentaire, puis grâce au revenu du café d’améliorer l’accès à l’éducation et à la santé.

Certaines méthodes pratiquées depuis des générations sont remises au goût du jour, elles collent parfaitement avec la notion de “cycle” très présente dans la culture indigène “Nasa” : ici, on réutilise ce qu’on a produit. Et on préserve les équilibres séculaires.
Par la suite, j’ai visité deux autres coopératives. À la coopérative Coprobich en Equateur, qui produit du quinoa, il y avait des pick-ups, des équipements modernes, la manifestation claire d’un soutien financier occidental dû à la valorisation du quinoa labellisé sur le marché. Cela avait permis la construction d’une usine en pleine “pampa”. Le quinoa était trié, nettoyé, séché, et même empaqueté sur place par la coopérative et de jeunes travailleurs. Ce sont les pré-financements étrangers qui permettent à ce type de projet de voir le jour et aux paysans de devenir autonomes…
En Amazonie péruvienne, à la CAC Pangoa qui cultive le cacao et le café, les enjeux sont encore autres, avec un recul des pratiques ancestrales et un abandon massif des terres pour aller en ville. Ceux qui sont restés sont engagés ; le dimanche, après avoir travaillé toute la semaine, les jeunes se retrouvent pour constituer une association de protection et d’agrandissement de la forêt, qui a bien œuvré depuis.
Donc finalement, pas besoin de diplôme en agronomie quand on a les connaissances empiriques ?
Je transmets (humblement) ce que l’on m’a enseigné et ce que j’ai appris avec des caféiculteurs, au cœur des plantations. Vivre avec les producteurs permet de ne pas voir l’activité uniquement en surface mais d’être confronté aux aléas et aux requis du quotidien.
Parfois, il n’y a pas beaucoup à manger. Souvent, les outils manquent. Mais les rires sont toujours là.
Chaque société agricole a ses pratiques, que l’on peut adapter ou compléter avec des méthodes efficientes. L’objectif est que les producteurs puissent tout faire sur place avec un minimum de dépenses.
A titre personnel, c’est passionnant de se confronter à des choses que l’on ne maîtrise pas.
C’est la raison pour laquelle je n’arrive jamais à un endroit avec une liste de consignes, et c’est exactement l’attitude que j’ai adoptée au Cameroun.
La production de café sous ombrage répond à une dynamique de long terme fondée sur la diversité des espèces animales et végétales. C’est une culture qui permet aux paysans de ne pas dépendre d’un seul revenu. Par ailleurs, les pays producteurs tendent à devenir de plus gros consommateurs de café, ce qui pourrait offrir de nouveaux débouchés à l’avenir.

Comment vois-tu évoluer ton rôle de « transmetteur » dans cette évolution de la filière café ?
Mon envie, c’est de continuer à partager avec des gens du monde entier, à apprendre, et créer des passerelles entre les savoirs qui se perdent, à la fois entre les parents et les enfants, mais aussi entre les jeunes des différents pays producteurs pour aller plus vite et plus loin ensemble.
Par exemple au Cameroun, les producteurs parlent un Français découlant de ce qu’ils ont appris à l’école, entendu aux infos, dans les séries ou pendant les matchs de foot.
Des termes comme « pépinière » ou « compost », ils ne les ont jamais entendus, ils ne peuvent donc pas faire de recherches sur Internet pour élargir leur savoir.
Ils sont isolés géographiquement et technologiquement. Il faut comprendre que d’autres producteurs ne partagent aucune langue dans laquelle sont publiées des recherches scientifiques ou des conseils en caféiculture. Utiliser les peaux de bananes pour créer de l’engrais ne coule pas de source !
Il y a beaucoup de place pour faire des choses mais ils ont vraiment besoin d’accompagnement. Cela prend du temps et demande de l’implication parce qu’on leur propose de changer leurs habitudes de travail et de vie quotidienne.
Ils sont tellement demandeurs et motivés que je suis convaincu que beaucoup de gens vont sortir de l’extrême pauvreté, car leur mode de vie est et restera simple.

Dans le même temps, les identités culturelles sont fortes, et les conserver, c’est conserver le patrimoine mondial de l’humanité, je ne veux rien imposer. On peut employer la méthode douce.
Il faut savoir que la plupart des caféiculteurs ne vivent pas du café, les prix sont trop bas. Cependant, c’est un complément de revenu intéressant qui laisse de la place pour d’autres cultures, à consommer et/ou à vendre. C’est donc par conviction pour de meilleurs lendemains que des jeunes s’impliquent dans cette culture, pour mieux vivre et pas seulement dans l’intérêt financier.
La vraie plus-value viendra avec un café de qualité vendu plus cher, d’où l’intérêt de promouvoir des techniques productives non-agressives pour la plantation.
Mais la transmission du savoir ne doit pas aller que dans un sens : nous avons aussi beaucoup à apprendre d’eux.

Mon prochain projet, c’est la publication d’un ouvrage qui permettrait à tout amateur de café et du monde paysan de comprendre ce qu’est le travail du café. A mon sens, la méconnaissance du mode de vie des producteurs nuit à faire des choix décents quand il s’agit d’acheter des produits ou soutenir des actions. La production ne se résume pas à planter, récolter, laver, sécher, il y a pléthore d’autres choses à gérer. Mettre la lumière sur leur travail exceptionnellement divers, rustre et vaillant favorisera, j’espère, l’achat de produits qui les encourage vraiment.
J’aimerai apporter des faits à travers un discours artistique, léger, mais basé sur des faits, qui permette à tous, aux baristas, torréfacteurs, ou autre passionné de café d’être averti sur les impacts direct des cafés que l’on choisit. L’enjeu, c’est de convaincre encore plus les convaincus – ils sont nombreux – et aussi d’élargir le spectre d’adeptes d’un commerce qui profite à toute la chaîne.
Nous avons présenté à l’UNESCO avec Gloria Monténégro de la Caféothèque un Manifeste pour la pérennité du café dans le Monde, on sent que les gens sont intéressés mais il faut absolument que chacun passe le cap et achète exclusivement des produits qui honorent ses valeurs.

Le café est donc un « connecteur » entre le Nord et le Sud, entre les différents métiers, et même entre les consommateurs ?
Oui, le café semble être fait pour favoriser les échanges et le partage. Le café fait partie du patrimoine des gens. Partout, il a une histoire qui marque les sociétés. C’est une plante tellement spéciale. Balzac a étudié le vin, le tabac, le café et l’opium en même temps. Pourquoi ? Parce que le café a un côté mystique, générateur de légendes et de croyances. De par sa physiologie végétale, le caféier incite à établir des écosystèmes diversifiés et qui fournissent de la nourriture à des gens qui en ont peu, à travers les arbres fruitiers associés au café.
C’est à la fois le passé et le futur, à l’heure où la déforestation sévit partout.

On le voit bien avec Terra Noun Project : il est la clé de la création d’emploi, de l’augmentation du niveau de vie, de la réduction des aléas liés au changement climatique. En investissant sur le café, on investit sur le futur, avec l’indépendance que cela confère aux paysans pour prendre des décisions !
Pour cela, il faut qu’ils connaissent le café, qu’ils le consomment et l’apprécient. Et on a un rôle à jouer pour cela.
Généralement, le café n’est pas consommé par les pays qui le produisent, ou alors avec beaucoup de sucre. C’est pourtant un vrai enjeu que les locaux consomment le produit avec plaisir.
Quand ils aiment le produit qu’ils cultivent, ils aiment davantage leur travail et en sont fiers. C’est aussi un enjeu pour la filière café au niveau de la qualité : le palais humain est magique, une fois qu’il a goûté du bon café, il ne peut pas revenir à un café moyen, brûlé. En appréciant la qualité, ils vont faire l’effort de la travailler.






