La grande distribution destructrice de valeur : quelles solutions entrevoir ? – Par Marc GUSILS, CEO de Chacun Son Café
29 octobre 2018Il y a 40 ans, la grande distribution a commencé à détruire nos centre-villes et la vie des villageois. Elle avait promis aux communes prospérité, emploi et pouvoir d’achat. Il est grand temps 40 ans plus tard de regarder où en sont ces promesses.
Moi je vois que mon village a été dépaysé.
Que les caissières sont en train d’être remplacées par des machines – parce que ce sont des caissières et non des caissiers. Vous allez dire que je suis soupçonneux, mais je crois qu’en fait c’est juste plus avantageux une caissière qu’un caissier. Je vois que tous les petits commerces du village n’y arrivent plus depuis longtemps. Et qu’ils se sont transformés en vitrines vides désaffectées. Que le paysage du village s’en voit défiguré et sans vie. Oui, j’ai la nostalgie d’un village animé et pourtant doté de deux tiers de moins de population.
Je vois que les caddies sont remplis de malbouffe.
Pardon, de produits industriels. On ne sait même plus ce que l’on mange. Ils en sont arrivés à nous faire manger du cheval à notre insu. Les produits sont de si mauvaise qualité qu’on les sature en sel et en sucre. Plus de la moitié des produits proposés en grande distribution sont dotés d’huile de palme, au détriment de forêts tropicales, habitats d’espèces animales en voie d’extinction. Les industriels prétendent prendre des mesures alors que les ONG ne voient sur place aucune amélioration.
Tout cela pour une qualité nutritionnelle inexistante, qui provoque des dérèglements comportementaux face à l’alimentation et par voie de conséquence l’explosion de l’obésité. Évidemment, cela touche les personnes les plus fragiles qui n’ont parfois pas l’éducation, d’autres fois pas le temps de cuisiner ou qui pensent saisir une opportunité tarifaire.
La grande blague dans cette histoire, c’est que cela retombe sur le budget de notre protection sociale. Parce qu’à la fin, il faut bien soigner les personnes en surpoids, ou qui souffrent d’hypertension due à l’excès de sel, ou les diabétiques. Non qu’il n’y ait pas des terrains favorables à ces pathologies. Mais que l’alimentation totalement déséquilibrée en est l’un des facteurs déclencheurs. Voilà, la boucle est bouclée.

Bref, la grande distribution a pactisé avec l’industrie, parce que sa première promesse est le prix. Donc, si elle veut vendre pas cher, elle doit fermer les yeux sur ce qu’elle nous vend.
Toute cette histoire s’est bâtie sur un pacte à 3.
Distributeurs, industriels, et politiques, parce que sans autorisation de construction pas de supermarché. Mais qui peut empêcher la modernité d’arriver sans risque de passer pour le ringard de service que se fera sortir aux prochaines élections ? Et surtout, qui peut faire une croix sur la promesse d’une taxe professionnelle que va toucher une commune qui voit l’engagement de l’Etat fondre et ses missions et obligation augmentées ? Et enfin, qui peut refuser un pouvoir d’achat rendu aux Français – le fameux pouvoir d’achat, martingale du politique qui en réalité n’existe qu’en termes de communication ou à très très court terme ?
Et le consommateur n’est pas que la victime, il est aussi le responsable de ses maux.
Parce qu’il accepte de croire aux histoires que l’on lui raconte. Qu’il considère que cela n’est pas de sa responsabilité, que les choses lui sont dues, qu’il n’y a pas d’efforts à faire et qu’au fond, il accepte d’être pris pour un cerveau disponible devant sa télé. Que l’image de la poule sur la photo est bien la poule qui a pondu les œufs de la boîte qui est devant lui sur le rayonnage. Et bien non, la poule qui pond les œufs qu’il va acheter n’est pas celle de la boîte, présentée en train de picorer dans un champ en plein air, avec un beau plumage. En vrai, la poule dont on va manger les œufs n’est même pas montrable. Tant celle-ci est généralement complètement déplumée à cause de l’étroitesse de sa cage.
On peut dire que Jean-Pierre Coffe a perdu la bataille. D’ailleurs, qui se souvient de lui et de ses coups de gueule ?

Je vous entends me dire : « C’est bien gentil, mais qu’est-ce que tu es en mesure de proposer ? »
Incarné dans une nouvelle modernité ou une post modernité, une nouvelle génération est arrivée sur le marché du travail. Cette dernière a le plus souvent fait de longues études, ce qui lui a offert le luxe d’avoir le temps de réfléchir à ce dont elle avait vraiment envie. Cela donne des personnes qui ont décidé d’être leur propre patron. Mais aussi des personnes qui veulent avoir la maîtrise de leur destinée, décidés à travailler de leurs mains. Qui ne pensent pas que la mondialisation est la seule voie, mais qu’il est possible d’adresser son voisin, sa rue, sa ville ou son village. Bref une nouvelle culture, une autre façon d’approcher la consommation et sa chaîne de valeur.
En 2005, l’aventure Chacun Son Café débutait avec l’engagement de défendre les torréfacteurs traditionnels. Je souhaite que l’économie de la grande distribution et du low cost décline au profit d’une économie de la valeur, du long terme et de la transmission. Notamment celle des savoirs, et cela pour un accomplissement plus fort notamment des masses jusque-là abandonnées.
C’est de toutes les façons une nouvelle obligation : les jours de la consommation irresponsable sont maintenant comptés.







