Chacun Son Café soutient le projet de café durable ACT FOR NOUN au Cameroun. Rencontre avec Soulé Fondouo, initiateur du projet.

22 avril 2021

Au Cameroun, la coopérative Terra Noun ambitionne de faire du café de spécialité le moyen de faire sortir la population rurale du seuil de pauvreté, les ancrer dans la ruralité et ainsi préserver les forêts tropicales, premiers remparts contre le changement climatique.

Terra Noun contribue notamment à sauvegarder et reboiser les villages du Cameroun, pays membre du Bassin du Congo, deuxième poumon de notre planète après l’Amazonie. Un projet qui s’intègre dans le référentiel « Net Zéro Initiative » du cabinet Carbone 4, spécialisé dans la Transition Energétique, pour une neutralité carbone collective.

Chacun Son Café s’implique activement dans le projet en apportant notamment un soutien financier et logistique avec ses clients Entreprise à travers son programme de microcrédit « One Cup One Cent » sur la mécanique 1 tasse bue = 1 centime reversé au projet.

Rencontre avec Soulé FONDOUO, à l’initiative de Terra Noun.

Soulé Fondouo

Bonjour Soulé, d’où t’es venue l’idée du projet Terra Noun ?

Je suis fils de producteur de café, et plus particulièrement issu de la 4ème et dernière génération de cultivateurs de café camerounais. Ce sont nos parents qui ont arraché les pieds de café parce qu’ils ne rapportaient plus rien. Quand je suis arrivé sur le marché du travail, la culture caféière dans mon village appartenait déjà au passé, alors même qu’elle était une source de revenu très importante il n’y a encore pas si longtemps.

C’est lors de mes études en sciences politiques à Paris en 2006 que le café a refait son apparition dans ma vie. Au petit café en bas de chez moi, le serveur m’a demandé 3,80 € pour un café et un croissant. Je lui ai répondu que c’était le prix d’un demi-sac de café que l’on vendait au village ! J’ai alors compris qu’il y avait un problème entre le prix d’achat du café chez nous et celui que les gens payaient en France.

C’est là que tu as pensé au café pour redynamiser ton village ?

En effet. Je viens d’une région où le café a longtemps fait la prospérité de la population. Quand j’étais petit, le village était très dynamique, et nous avions même une équipe de football en première division qui attirait les plus grandes stars grâce au revenu du café.

Le père de Soulé, Chef du village de Koundja avec les « Ta Majon » (armée du village, dont chaque membre possédait un champ de café) devant le palais du Sultan Njoya roi des Bamoun à Foumban en 2003.

En revenant au Cameroun en 2013, j’ai dû faire face à une dure réalité, celle de l’exode rural, qui a laissé le village et les plantations à l’abandon. La culture du café n’était pas suffisamment rémunératrice et les hommes ont dû partir chercher des petits boulots en ville, laissant femmes et enfants s’occuper des champs et gérer une culture très difficile et gourmande en main d’œuvre. Elles se sont découragées, sans parler des drames familiaux qui ont suivi l’éclatement des cellules familiales alors que celle-ci est très protectrice en Afrique. C’était très difficile pour elles et pour les jeunes.

Le Cameroun, un pays marqué par l’exode rural dans les 80s

Le village s’est alors tourné vers des cultures plus faciles et saisonnières, comme le maïs et le haricot. Mais contrairement au café qui est un produit de rente basé sur une culture d’ombrage, ces dernières nécessitent des champs en plein air, c’est-à-dire sans arbres. Les villageois ont donc eu pour réflexe de tout arracher pour avoir un espace aéré, sans en réaliser les conséquences : le village s’est déboisé et les sols se sont asséchés. Dans ces conditions, même ces produits-là ne peuvent être cultivés sur le long terme. Le risque de famine était latent.

J’ai voulu trouver des solutions à ces problèmes et redonner à mon village son dynamisme d’antan. C’est là que TERRA NOUN est né.

Quels sont les objectifs avec Terra Noun ?

Pour moi, il y a un double objectif :

1/ L’inclusion sociale : nous favorisons l’accès au marché des paysans les plus démunis pour lutter contre la pauvreté en leur fournissant une assistance commerciale. L’objectif : vendre leurs produits directement depuis notre magasin à Paris.

2/ L’aide au développement pour améliorer les conditions de travail et la qualité du café et améliorer l’autonomie financière du village. Face aux grandes exploitations qui veulent produire plus et moins cher et les petits paysans qui veulent vivre mieux, le café des petites parcelles du Cameroun devait se réinventer en misant sur la qualité.

Terra Noun, une coopérative locale active

Le principal atout du Cameroun est la diversité de ses terroirs de café. Celui de notre village, c’est d’être le seul endroit du monde où se cultive un café unique né d’une mutation naturelle entre deux arabicas d’exception connus pour leurs arômes complexes.

Le prix du café de spécialité peut permettre aux producteurs d’adopter un comportement agricole durable contrairement aux prix boursiers. En plus, le café est une culture qui fixe les populations dans leur milieu naturel. Je me suis dit : « si on veut se lancer dans un business social, il faut identifier les activités les plus inclusives qui fixent les gens dans le village ». Le café répond à ce critère-là.

Pour bien saisir l’enjeu : quand on investit sur quelqu’un qui cultive du maïs et du haricot, on sait qu’il sera dans les plantations seulement trois mois dans l’année et qu’il dépensera le fruit de sa production ailleurs. Il s’agit souvent de citadins qui viennent capter les financements. Quand on investit sur un cultivateur de café, on sait qu’il restera sur place car il doit passer 11 mois sur 12 dans sa plantation. Cela revient à investir sur le village.

Relancer la culture du café permettait aussi de retrouver une culture d’ombrage à travers des « jardins de café », et donc de planter des arbres pour produire des cerises de meilleure qualité. Une solution toute trouvée aux problèmes liés à la déforestation, aux aléas du changement climatique et au risque de pénurie alimentaire.

En résumé, le café était la réponse à toutes les problématiques sociales et environnementales rencontrées par les villageois.

Et pourquoi partir sur du café de spécialité plus spécifiquement ?

Quand on était petits, les cerises de café étaient vendues pour le marché du café « mainstream » (café de qualité moyenne, sans exigence de durabilité, de traçabilité ou gustative). Il fallait produire en grande quantité, la qualité importait peu, et la rémunération était insuffisante. Aujourd’hui, les consommateurs occidentaux qui consomment le café sont très sensibles au respect de l’environnement.

Le « Specialty Coffee », nouvelle vague de café qui est encore un marché de niche, répond à ces critères et représente une opportunité. Les petits paysans ont une vraie chance de trouver preneur sur le marché international, à condition qu’ils adoptent un nouveau comportement agricole autour du développement durable. Cela nécessite un réel savoir-faire, que l’on pourrait comparer à la vinification. Il y a dans l’étape de transformation de la cerise en graines un vrai travail, notamment au niveau de l’étape de fermentation qui va avoir un rôle déterminant sur les qualités organoleptiques du café que l’on aura en tasse à l’autre bout du monde.

Comment as-tu réussi à convaincre les villageois ?

Quand je suis arrivée en 2013, beaucoup étaient réticents. Ils ne comprenaient pas pourquoi, après des hautes études en sciences politiques, je n’étais pas devenu « ambassadeur ». Pour eux, c’était un échec. Il y plein de croyances et d’idée préconçues en Afrique : quand on a l’opportunité d’accéder à d’importantes fonctions ou de travailler dans un pays occidental, ne pas saisir cette opportunité est totalement incompréhensible. Il a fallu que je leur apporte des preuves.

J’ai proposé aux villageois de reprendre les plantations avec les méthodes traditionnelles mais en y associant les exigences qualité en matière de produit finis recherchés sur le marché du café de spécialité. J’ai alors fondé une coopérative pour leur apporter soutien technique avec de la formation et de l’acquisition de matériel, assistance commerciale et aide au développement des nouvelles compétences.

Jobajo, un technicien, et la maman de Sidi (planteur de Mbamkouop) devant l’ère de séchage Terra Noun à Makit (décembre 2020), un des quartiers du village. La coopérative Terra Noun investit dans l’équipement adéquat au café de qualité.

Quel changement de « culture » cela a-t-il demandé ?

On nous a toujours enseigné la culture du café autour du concept de monoculture, mais c’est ce mode d’agriculture qui a provoqué des tensions sur les terres cultivables et donc la déforestation. On abattait les arbres pour étendre les surfaces cultivables, mais aussi pour trouver du bois pour la construction, le chauffage et la médecine…

Aujourd’hui, nous faisons bien plus que de l’agroforesterie, nous transformons les champs en jardin de café en introduisant des arbres fruitiers et des fruits aromatiques à côté des caféiers. Ces grands arbres introduits à bonne distance créent de l’ombre indispensable pour optimiser le rendement et la qualité du café. Leurs fruits nourrissent les familles du producteur et lui assurent une seconde source de revenu.

Cette polyculture vient détendre les tensions sur les terres cultivables et la forêt naturelle : l’intégration d’arbres dans le champ permet de créer une forêt artificielle « tampon » entre la population et la forêt naturelle. En soi, l’agroforesterie est un acte écologique parce qu’elle protège la forêt primaire au-delà d’enrichir les sols et d’assurer la pérennité des cultures. C’est tout un ensemble. Le café ne nourrit pas les gens. Est-ce normal de réserver des terres pour ne cultiver que du café ? Non.

Culture agroforestière du café dans la plantation DEBONEUR dans le quartier de MAKIT (novembre 2020).

Pour que les paysans puissent s’épanouir dans la culture d’un produit qui n’est pas consommé localement, ils doivent pouvoir trouver un intérêt direct dans leur production. Avec les arbres fruitiers (manguiers, goyaviers, bananiers…), le paysan se sent intégré dans le projet et accepte mieux les contraintes liées à la transformation d’un café de haute qualité. On lui enseigne à ne plus analyser la productivité de sa parcelle par le café mais dans un ensemble : combien tout me rapporte au total ? C’est synonyme de progrès car c’est aussi un outil pour l’acceptation de la migration vers le bio.

Cela ne veut pas dire que nous devons d’ailleurs nous faire labéliser. Sur le segment du café de Spécialité, nous entrons dans un marché de connaisseurs qui n’a pas forcement besoin d’avoir le label « Bio », parce qu’il est induit. Je parlerais de café biologique plutôt que bio. La traçabilité est bien plus puissante qu’un label, qui à la fin, a des effets pervers que tout le monde ignore. Il faut comprendre qu’un fermier qui veut utiliser le label Bio doit payer pour cela. C’est donc un coût à soustraire de ses revenus. L’un des intérêts du café de spécialité est qu’il redéfinit complètement la filière, avec la capacité à offrir une traçabilité comme jamais on n’avait pu l’atteindre.

Car lorsque le paysan abandonne les engrais chimiques, le rendement du caféier va baisser. Mais s’il a introduit d’autres produits dans la même parcelle, il peut augmenter son rendement sans recourir a de nouvelles surfaces.

Quel est l’avantage des jardins de café ?

Ils permettent l’autosuffisance, la préservation de la biodiversité et la migration vers le bio, grâce au concept de permaculture.

Dans les années 80, l’Union Européenne a soutenu un projet du gouvernement camerounais dans la culture de café bio, qui n’a pas séduit malgré la volonté de ses promoteurs. Cela n’a pas fonctionné car le rendement avait baissé et les paysans n’ont pas compris pourquoi on leur avait demandé ce changement. L’avantage avec les jardins de café, c’est que le rendement à la parcelle reste identique. Ce qu’ils perdent en café, ils le récupèrent avec le reste.

Nous avons imaginé un environnement où tous les composants s’entraident, où les déchets des uns deviennent les ressources des autres, où on utilise le compost, etc. Les plantations de café sont à l’intérieur du village, on y trouve la case du paysan, la cuisine où dorment les poules, les moutons qui broutent l’herbe… Si on utilise chaque élément, le paysan n’a pas besoin d’utiliser d’engrais plein de produits chimiques. Je leur ai appris tout ça. Les paysans n’abîment plus leur santé, produisent mieux et vendent plus cher.

Les jardins de café, un écosystème vertueux

Un autre avantage de l’agroforesterie avec les jardins de café, c’est qu’elle permet de sauvegarder la biodiversité. Par exemple, le Cameroun est situé sur un couloir migratoire botanique et les oiseaux migrateurs ont besoin d’effectuer des escales dans la forêt. Si on détruit les arbres, ils vont mourir. Tout mis bout-à-bout fait qu’on a des raisons de croire que l’avenir du café se trouve dans les jardins de café en agroforesterie, et remplacer les arbres forestiers par les arbres fruitiers c’est encore mieux.

Pourquoi le reboisement par le café est-il plus efficace que le simple fait de replanter des arbres ?

C’est très simple : il ne s’agit pas de financer des campagnes de reboisement dans un pays où les gens ont faim. Pour s’approprier les enjeux de la déforestation et du reboisement, les locaux doivent s’approprier le projet écologique associé en étant acteurs et non pas seulement bénéficiaires ou consommateurs. Quand on leur offre des arbres, ils ne comprennent pas l’enjeu notamment parce que les effets du changement climatique ne sont pas encore palpables chez eux.

En revanche, si on intègre le reboisement dans leur univers, c’est différent. Il faut comprendre que les gardes forestiers de demain sont les agriculteurs qui sont dans le système agroforestier. Financer 1 000 arbres tropicaux par an dans un espace à reboiser, c’est la même chose que financer l’introduction d’arbres fruitiers dans 50 hectares de café, sauf que c’est beaucoup plus efficace. Cela apporte un soutien économique à toute la communauté pour le même résultat, et parfois plus, car les jardins de café sont protégés contre les feux de brousses.

Le reboisement des plantations de café

Pourquoi la déforestation est un tel enjeu au Cameroun ?

Pour se rendre compte de l’importance du projet, il faut parler de chiffres. Dans les années 1980, il y avait 800 000 petites plantations familiales au Cameroun. Aujourd’hui, il n’y en a plus que 200 000. Pour un hectare de plantation de café, il faut compter environ 100 arbres d’ombrage et fruitiers. On peut donc estimer que l’abandon de la culture du café a déforesté la région d’au moins la moitié. C’est un enjeu énorme alors que le Cameroun fait partie du bassin du Congo, deuxième poumon de la planète après l’Amazonie.

La nécessité de reboiser le 2ème poumon vert de la planète

Combien de temps cela a-t-il pris pour effectuer la transition ?

On a dû travailler de 2013 à 2017 avant d’exporter le premier café de spécialité, mais dès 2014, nous avons pu exporter du café « mainstream » et reprendre une activité économique. La première année, nous avons initié la modification des moyens, notamment en passant des engrais chimiques aux produits organiques et travaillé sur le séchage du café. Nos parents utilisaient des aires cimentées qui servaient aussi pour les produits aromatiques. Or, le café était souvent contaminé, il a fallu améliorer le processus de traitement.

Tout cela a contribué à élever le café à un niveau « premium ». La deuxième année, un exportateur japonais est venu au Cameroun et nous a formé aux derniers modules du « Specialty Coffee ». Au bout de deux ans, on a réussi à produire un café avec une note de dégustation de 83/100 au protocole du café de spécialité. Là, le village a vraiment vu l’impact de l’amélioration de la qualité sur leurs conditions de travail et de vie.

Comment fonctionne la coopérative ?

On a divisé le village en quatre grands groupes avec un total de 50 paysans. Chacun d’entre eux a été formé et s’auto-contrôle pendant toutes les étapes de la culture et la transformation du café : récolte, dépulpage, séchage… La coopérative effectue des contrôles inopinés pour s’assurer de la qualité des processus et va ensuite stocker, usiner, trier, et exporter chaque micro-lot.

Avant l’exportation, nous devons échantillonner et envoyer le café en France pour qu’il puisse être dégusté et noté par un sommelier du café (Q-Grader). La note permet à chaque paysan de se projeter.

A partir de cette note, je communique une grille tarifaire aux cultivateurs pour qu’ils aient en tête le bonus que constitue la vente d’un café de spécialité et ainsi surveiller leur performance. Il faut savoir que la qualité de café est notée de 0 à 100 et qu’un café est dit « de spécialité » s’il a obtenu un score de 80/100 à la dégustation.

Voici le tableau de répartition des prix du café vert au départ de n’importe quel pays producteur en fonction des scores et ce à partir d’une base de calcul mondiale :

  • Un café noté 82 ou moins est affecté par le prix boursier (C Price) qui est déterminé par New York Futures Exchange (NYFE).
  • Le Coffee C Price peut être vérifié sur Investing.com.
  • Le prix du café avec un score de 83 ou plus va être déterminé de manière indépendante des tarifs boursiers.

Notre objectif est de produire des cafés avec un score minimum de 83 pour garantir un meilleur revenu aux producteurs.

Aujourd’hui, on produit 5 à 6 tonnes de café de spécialité sur 12 tonnes de café produites au total. La qualité de la moitié de notre production reste à améliorer. C’est surtout dû au fait que nous avons encore de vieilles plantations, et chaque année, nous essayons d’augmenter le volume des meilleurs crus de café en renouvelant les pieds de caféier. Le rythme reste très modeste car nous ne comptons que sur nous-mêmes. Les banques ne font pas suffisamment confiance à l’agriculture.

Comment répartissez-vous les bénéfices ?

60% correspond au prix du café « parche » payé au moment de la collecte du café chez le paysan. Mais comme nous avons complètement internalisé le processus, ces derniers reçoivent bien plus car notre café est vendu directement sur le marché international.

Contrairement a un circuit classique qui va utiliser des nombreux intermédiaires pour contrôler le café de qualité égale, nous n’avons pas à rémunérer d’acteurs « tiers ». Donc à marge égale en circuit court, nous arrivons à fournir directement un café de haute qualité à un prix inférieur à celui du marché.

80% des bénéfices vont au paysan et 20% correspondent à la rémunération de notre business model.

Pour la part versée aux paysans, nous avons tenté de répartir l’argent de telle sorte que les paysans puissent recevoir 80% de la rémunération, et que les 20% restants soient dédiés à l’assistance sociale et à l’achat d’équipements.

Les cultivateurs d’un café vert de plus en plus qualitatif grâce à Terra Noun. A droite, Deboneur devant sa maison en novembre 2020.

Souvent, dans la conception de la politique agricole, on agit comme s’il n’y avait que le cultivateur. Mais en réalité, il y a tout un écosystème derrière, il n’est en fait que le gestionnaire. La politique de la coopérative, c’est de reverser une partie des bénéfices à ceux qui récoltent, que l’on pourrait appeler « les premiers de cordée ». Le cultivateur recense tous les noms de ceux qui travaillent pour lui et en fonction des notes recueillies par le café de chaque parcelle et du prix auquel il est vendu, on attribue une prime à ceux qui ont participé à sa récolte.

Y a-t-il eu d’autres progrès ou acquis sociaux grâce à Terra Noun ?

Oui, il y a eu l’arrêt du travail des enfants. On a décidé de démarrer le lancement de la saison caféière le lundi matin devant l’école pour diffuser un message clair : quand les parents vont aux champs, la place des enfants est à l’école. Nous aidons aussi à l’éducation en finançant une bourse du livre. Les bonus liés à la vente du café de spécialité sont utilisés pour acheter les manuels.

De meilleures conditions de vie pour les familles avec le café de qualité

J’ai aussi remarqué que les cultivateurs gagnent en maturité intellectuelle et en confiance en eux depuis qu’ils gagnent mieux leur vie et la capacité de développer leurs exploitations. Ils n’ont pas peur de faire des propositions, prennent des initiatives… Avant, quand on avait un évènement au Cameroun, le réflexe était que les citadins leur viennent en aide. Maintenant, la valeur vient des villages et les fermiers participent intellectuellement à des projets communautaires. C’est vraiment intéressant.

Des cultivateurs autonomes qui développent des initiatives

C’est fondamental parce que dans ce type de programme, il faut aussi résoudre des problèmes en permanence. Si nous devons faire appel au savoir-faire agronomique académique, il y a des spécificités de terrain à prendre en compte. Selon l’altitude ou la nature des sols, le jardin de café ne va pas se comporter de la même façon. Les solutions ne peuvent être que locales par l’observation. Chaque année doit apporter son lot de progrès pour que nous ayons de la performance et des rendements important. La préoccupation des rendements est aussi importante dans l’agriculture biologique, mais elle ne se calcule pas non plus de la même façon. Dans notre cas, nous produisons aussi de la biodiversité, ramenons l’humidité versus des terre asséchées…

Quelles sont les prochaines initiatives que tu souhaites développer ?

Cette année, nous voulons faire venir un ingénieur agronome pour apprendre aux villageois à fabriquer de l’engrais organique. Cela se fait beaucoup en Amérique Latine mais rarement en Afrique. Or, nous voulons vraiment gagner en autonomie. Le problème chez nous, c’est que les projets survivent rarement à leur promoteur. Pour que le projet puisse subsister sans moi, j’ai voulu adopter une stratégie d’autonomisation dans la production du café de spécialité.

Nous avons également le projet de création d’une station de dépulpage. Cette activité fait partie du traitement post-récolte qui capte une grande partie de la valeur du café. Jusqu’à maintenant, les cultivateurs en étaient exclus. Ce sont des gens qui vivent loin des villes, sans informations sur le marché, qui vivent sous le seuil de pauvreté et qui sont totalement dépendants des stations privées.

Or, s’il y a un prix international pour l’achat du café vert, il n’y en a pas pour les cerises et cela se fait au détriment des paysans. Le prix leur est imposé, et il est souvent dérisoire. Si on a une station demain, on augmentera notre volume et notre marge. Cela permettra d’étendre notre projet sur un territoire beaucoup plus vaste, et là on pourra parler de reboisement massif.

Quel est le potentiel pour le café de spécialité au Cameroun ?

Le café est un petit luxe auquel tout le monde devrait avoir accès, à condition d’aller le chiner partout sous les tropiques et de produire plus de café fins !

Le Cameroun a un potentiel énorme en termes de production de café. Sa position géographique et sa diversité botanique lui confèrent le surnom d’Afrique en miniature. Cela veut dire que on peut trouver au Cameroun plusieurs terroirs d’appellation. Chacun d’entre eux va nous transmettre un message, un goût différent. La traçabilité a avancé dans le café, et les grandes institutions comme la Speciality Coffee Association ont démontré qu’il existe des cafés fins.

L’excellence du café camerounais

L’arabica camerounais provient de caféiers d’exception qui ont été exploités au 18ème siècle par les missionnaires. Et s’il existe 1% de café d’exception par ces plantations, cela fait pas moins de 8000 crus que nous pouvons apporter aux amateurs de café !

La filière de café fin est une chance pour le Cameroun. Ce qui nous manque, c’est une véritable politique de développement de la filière de café fins. Il n’y a plus d’action de valorisation mise en œuvre par les pouvoirs publics depuis la libéralisation imposée par les bailleurs de fonds. C’est difficile pour le gouvernement, car dans nos pays, les logiques sont très court-termistes.

La preuve : quand j’ai présenté les 5 années de délai avant de pouvoir gagner de l’argent avec du café de spécialité, personne ne m’a suivi. Ce qui fait avancer le pays, ce sont les initiatives privées. Il n’y a en a pas assez mais c’est aussi notre rôle de de valoriser la terre et de devenir les ambassadeurs d’une filière d’excellence du café Camerounais.

Il a sa place à la table des rois comme le « Blue Mountain » de OKU, le « Typica » de Bamenda, le « Bourbon » de Bali et le « Na Madame » de MBAMKOUOP.

Les fermiers sont les premiers gardes forestiers au Cameroun

Chacun Son Café a choisi de soutenir le projet Terra Noun avec ses clients Entreprise. Quels sont les bénéfices de ce partenariat pour toi ?

Aujourd’hui, nous avons le potentiel mais pas la capacité. Chacun Son Café nous apporte ce qui nous manque : le financement et la logistique pour le transport du café vert en France et en Europe – et surtout, elle est ancrée dans la durée. Je pense que l’on peut aller loin ensemble, toucher beaucoup de villages pauvres et apporter un changement concret au niveau environnemental. Chacun Son Café nous a déjà permis de pré-financer une première récolte, c’est un signe fort pour la coopérative et les cultivateurs.

Terra Noun, le « direct trade » en action

Il y a aussi un vrai bénéfice dans la valorisation de notre café sur le marché, et cela répond à une demande de traçabilité des consommateurs. Les importateurs plaident en ce sens, mais ce n’est pas toujours le cas. Au Cameroun, il y a en moyenne 12 intermédiaires avant que le café vert n’arrive au port. Souvent, les importateurs sont en contact avec une personne qui travaille au port et c’est elle qu’ils appellent « le producteur de café ». Mais quand on leur demande l’origine exacte d’un lot, ils sont incapables de la nommer. Nous, à Terra Noun, on sait exactement de quelle parcelle vient tel café, qui l’a cultivé, cueilli et transformé… C’est cela que nous souhaitons valoriser.

Terra Noun pour valoriser les Hommes derrière le café. Ici Deboneur, un paysan célèbre localement.

Ce sont de nouvelles approches qui correspondent aux nouvelles exigences des consommateurs finaux. Avant, avec le marché du café « mainstream », cela n’était pas valorisé car pas exigé. Le marché du café de spécialité nous aide à construire autre chose. De plus, Chacun Son Café fait partie des précurseurs dans le café de Spécialité en France. C’est important d’avoir à nos côtés un acteur qui a une forte légitimité pour valoriser notre terroir.

Vas-tu décliner le programme ailleurs ?

Oui, je veux faire la même chose à Madagascar. J’ai commencé bénévolement à former les paysans malgaches, et j’espère que cela va fonctionner comme au Cameroun. Terra Noun, c’est un peu comme un laboratoire, et l’idée, est de pouvoir reproduire ce modèle d’inclusion sociale dans toutes les régions du monde où les producteurs n’ont pas accès au marché international du café. Là aussi, Chacun Son Café apporte un support indispensable avec son expérience et son savoir-faire digital. Nous devons utiliser Internet massivement.

Il existe un réel savoir-faire chez les anciens, rien n’est aujourd’hui documenté, et nous avons un risque de perdre des méthodes agricoles qui ont fait leurs preuves jadis. Il faut combiner à la fois les méthodes et les connaissances agricoles modernes, et donc apprendre de nos anciens qui ont une connaissance approfondie des spécificités locales du terroir. Par exemple, ils savent qu’ici ou là il y avait un point d’eau. Il faut donc comprendre pourquoi celui-ci a disparu et comment recréer les conditions pour le faire renaître. Il faut aller dans le sens de la nature et l’aider pour ne pas retomber dans les erreurs du passé, qui ont été d’appliquer une méthodologie standardisée sans distinction des spécificités locales.

Chefferie de Koundja 2015, le symbole de la préservation des traditions

Notre ambition est de créer une forme de « wiki » qui permettrait de documenter et de proposer en « open source » les données collectées. Nous allons appliquer la permaculture et les expériences des uns doivent aider le travail des autres, dans un écosystème d’entraide.

Nous souhaitons également ouvrir un coffee shop au Cameroun pour apprendre aux camerounais à boire du café. Ici, presque personne n’en consomme, c’est un produit d’exportation. J’ai converti certains paysans à le consommer sans sucre, c’était déjà un véritable exploit ! Mais si on peut développer le marché intérieur, ce sera une belle avancée.

Soulé Fondouo à la torréfaction

Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

Stopper l’exode rurale, améliorer les conditions de vie des populations et retrouver une équipe de foot en première division ! Avec Terra Noun, on a financé la création d’une équipe locale qui évolue au niveau national. On espère qu’ils seront en Ligue 1 d’ici 5 ans !

Soulé Fondouo et les villageois