De la déforestation à l’agriculture durable : les enjeux de la filière Cacao avec Alice Dux, Chargée de projet RSE chez Valrhona.
10 mai 2021Entreprise B Corp, Valrhona rencontre à bien des égards les mêmes enjeux que les nôtres dans la filière café. Des prix du marché trop bas à la déforestation encouragée par la culture intensive, les problématiques se ressemblent et aboutissent à la même conclusion. Pour ce chocolatier historique et réputé, savoir-faire gastronomique à la française ne se fait pas sans une haute exigence sociale et environnementale. Le chocolat est acheté au juste prix, des projets de soutien aux communauté locales sont développés dans les villages producteurs et des relations étroites sont nouées avec les fournisseurs.
Alice Dux, Chargée de projet RSE, nous emmène sur la piste du cacao et nous explique comment bien consommer notre gourmandise favorite (toujours avec un bon café !).

Peux-tu présenter rapidement Valrhona et ton rôle au sein de l’entreprise ?
Valrhona est une chocolaterie basée à Tain L’Hermitage dans la Drôme depuis 1922. Nous fêterons nos 100 ans l’an prochain. Notre cœur de métier est la fabrication de couverture de chocolat à destination des professionnels : chocolatiers, restaurateurs, pâtissiers, boulangers… Ils retravaillent nos chocolats pour réaliser des créations pâtissières. Aujourd’hui, nous sommes un peu plus de 800 collaborateurs, comptons 40 000 clients à travers le monde, et deux chefs étoilés sur trois utilisent du Valrhona. Quant à moi, cela fait 5 ans que je travaille au service RSE. Je m’occupe aussi de la communication interne. En RSE, mes sujets concernent la mobilisation des collaborateurs autour de l’intégration de la RSE dans leurs métiers (éco-conception des produits, projet d’économie circulaire, certification B Corp…).
Quels sont les enjeux environnementaux et sociaux du cacao ?
La filière rencontre aujourd’hui deux enjeux :
Un premier enjeu environnemental qui touche à la déforestation. Les deux pays les plus touchés sont la Côte d’Ivoire et le Ghana. Cela vient de l’agriculture intensive du cacao qui nécessite de déforester la forêt primaire.
Un second enjeu qui est social : il s’agit du respect des droits de l’Homme pour les producteurs et leurs familles (conditions de travail, de logement, de revenus…) et il y a bien sûr aussi un sujet sur le travail des enfants.
Tous ces enjeux sont liés. Les problèmes de revenus entraînent le travail des enfants, la précarité, des conditions de vie difficile… Tout cela vient du fait que le prix d’achat du cacao sur le marché est beaucoup trop bas.
Chez Valrhona, nous ne nous positionnons jamais par rapport au prix du marché parce que nous considérons que ce n’est pas stratégique. Nous travaillons sur des prix fixes, sur des partenariats de longue durée. En moyenne, nous nouons des partenariats sur sept ans mais nous travaillons avec certains acteurs depuis plus de 10 ans, avec un soutien aux communautés sur place à travers des projets structurants. Le prix que nous payons ne dépend pas du cours de la Bourse : notre logique vise à décorreler nos achats de ce standard car il s’agit d’un marché très volatile qui ne constitue pas une référence pour nous. Ce qui nous importe, c’est la qualité, l’exigence à toutes les étapes de transformation, les conditions de traitement du cacao, les bonnes pratiques agricoles ainsi que les conditions de travail et le respect de l’éthique. Nous payons notre cacao au juste prix et versons également des primes.
Vous avez deux engagements forts : la gastronomie et la responsabilité. Comment les deux s’alimentent-ils l’un – l’autre ?
Chez Valrhona, nous avons très vite compris notre rôle de pivot dans une chaîne de valeur où se trouvent en amont nos producteurs et en aval nos clients chefs. L’un des rôles qui a le plus de valeur ajoutée pour nous, c’est de rapprocher l’amont et l’aval. Notre objectif, c’est de toujours faire en sorte d’avoir un impact sur la filière et sur le monde du chocolat pour aller vers un statu quo plus durable et responsable.
Nous accompagnons nos clients chefs dans une gastronomie plus responsable et inclusive tout en restant très créative. Nous sommes le pont entre les deux univers et il est de notre responsabilité d’avoir un impact positif à toutes les étapes. C’est ce qui nous différencie de nos concurrents qui ont décidé de se placer d’un côté, soit de l’autre. Notre démarche est holistique et participative avec toutes nos parties prenantes.

Vous avez tissé des relations très étroites avec vos fournisseurs : comment cela s’est fait et pourquoi c’est essentiel ?
C’est un engagement de longue date qui a pris du temps. Les premiers partenariats de long terme ont été signés dans les années 1980. La difficulté, c’est que Valrhona est un tout petit acteur. Nous n’achetons que 0,13 % de la production mondiale de cacao. Mais très vite, l’exigence de nouer des relations étroites avec nos producteurs s’est imposée d’elle-même, pour sécuriser nos approvisionnements d’une part, mais aussi pour assurer un sourcing le plus responsable et durable possible.
Nous exigeons beaucoup de nos fournisseurs sur les sujets qui touchent à la transparence et la traçabilité. 100% de nos cacaos sont tracés jusqu’aux producteurs, qui sont 18 000 dans 15 pays. C’est un prérequis pour travailler avec nous parce que c’est la seule façon de lutter réellement pour les enjeux que j’évoquais précédemment. C’est pour cette raison que nous n’avons qu’un seul fournisseur dans chaque pays – coopérative ou plantations privées. Cette politique a permis de nouer des partenariats incroyables avec des acteurs très engagés, qui vont souvent plus loin que la réglementation.
Comment vérifiez-vous que ces exigences soient respectées ?
Nous avons une équipe de cinq personnes en charge du sourcing. Nous les appelons les « sourceurs de cacao ». Ils se rendent au minimum une fois par an chez chacun de nos partenaires, et assurent un vrai accompagnement à toutes les étapes de transformation du cacao. C’est grâce à leur travail que nous pouvons mener des projets communautaires dans les pays producteurs : c’est sur place qu’ils établissent les diagnostics des besoins les plus urgents. Au Ghana, c’est l’accès à l’éducation et la rénovation des écoles. A Madagascar, c’est l’accès aux habitations et aux soins. On n’arrive jamais avec des idées préconçues, on écoute et on constate sur place.
Comment ces projets sont-ils financés ?
Notre business model repose sur plusieurs mécanismes. Nous allouons des fonds propres dans les contrats de long terme passés avec les producteurs. A chaque contrat signé, nous nous engageons sur un projet sur place. Et puis nous avons le Fonds Solidaire Valrhona qui permet à nos chefs de participer à ces projets. Nous emmenons chaque année dix clients et dix collaborateurs à la rencontre des producteurs. Ils repartaient tous en ayant envie de faire leur part et de s’investir dans la filière. Le Fonds Solidaire Valrhona leur permet d’agir avec leurs clients, ce sont des dons purement d’intérêt général.
Vous visez la neutralité carbone d’ici 2025 : pourquoi est-ce important ?
En 2016, nous avons pris un premier engagement : celui de réduire de moitié nos émissions carbone au niveau de la chocolaterie. C’était le plus facile pour nous à court-terme. Mais nous nous sommes vite aperçus que cela n’était pas suffisant. La chocolaterie ne représente qu’une part marginale de notre bilan carbone, qui est très lié à la culture du cacao. Il était évident qu’il fallait agir à tous les niveaux de notre chaîne de valeur.
Nous nous sommes donc engagés pour la neutralité, dans la trajectoire 2°C actée par l’Accord de Paris. Cela fait d’autant plus sens que notre chaîne de valeur est agricole : nous avons les moyens de compenser directement grâce à la reforestation et de le développement de l’agroforesterie.
Quelles actions sont menées ?
Nous avons commencé par refaire notre bilan Carbone, en analysant les modalités de travail avec chacun de nos producteurs.
L’objectif est de diminuer au maximum les émissions en activant des actions de sensibilisation, de formation, des projets de reforestation et d’agro-écologie dans tous les pays. Par exemple, notre projet Cacao Forest vise à développer l’agroforesterie en République Dominicaine avec l’idée d’étendre au maximum ces pratiques, qui sont non seulement plus durable mais permettent aussi de maximiser les revenus des producteurs, qui ne sont plus dépendants du cacao mais subsistent grâce à d’autres cultures agricoles.Ces projets de recherche sont menés avec des ingénieurs agronomes.
Un autre sujet que nous avons pris en main : être en mesure de mesurer notre bilan carbone réel. Les facteurs d’émission utilisés à date sont très globaux. Ce sont souvent des moyennes mondiales qui ne nous permettent pas d’être suffisamment précis. Nous n’avons pas la réponse pour aller plus loin, c’est un exercice très théorique et il y a énormément à faire au niveau de la collecte de données. Nous avons lancé un projet pilote à Madagascar avec les sourceurs sur ce sujet.
Enfin, ce que nous ne parvenons pas à réduire, nous le compensons.

Pourquoi avoir souhaité devenir B Corp ?
Nous n’avons jamais été dans une logique de labellisation produits auparavant car nous n’étions pas totalement convaincus par les cahiers des charges et que notre approche était souvent plus exigeante. Mais s’agissant de B Corp, nous avons très vite identifié que ce label nous correspondait bien et nous avions envie de faire partie des précurseurs sur le sujet en France. Nous avons toujours eu à cœur de nous engager sur tous les aspects de notre business model et B Corp était la bonne certification pour démontrer cela.
Dans chacune de nos décisions, nous envisageons l’impact économique, environnemental et social. C’est une adéquation philosophique. B Corp nous permettait d’ancrer cet ADN dans le temps. Nous sommes très contents de la certification, qui crée beaucoup de fierté chez nos collaborateurs. Cela ne parle pas encore à tous nos clients mais ça va venir.
Nous avions d’autres certifications RSE, comme Ecovadis. Mais c’est très bien lorsque l’on démarre : nous ne nous sentions plus challengés par ces modèles-là. Nous cherchions un standard exigeant qui nous pousserait à nous améliorer sans cesse et surtout qui nous montre la voie. B Corp est tellement complet qu’il nous montre très vite ce dont nous pouvons être fier et les sujets qui ne sont pas du tout adressés.
Les entreprises comme les nôtres ont une responsabilité vis-à-vis des pays du sud pour tisser des relations économiques plus vertueuses : comment vois-tu cela évoluer ?
Effectivement, et très vite nous nous sommes dits que malgré notre exigence de faire au mieux, notre impact ne serait pas immense. Bien sûr, travailler avec 18 000 producteurs est quand même significatif à l’échelle locale. A chaque fois que nous touchons un producteur, nous impactons sa famille mais aussi sa communauté. Mais soyons réalistes, nous ne changerons pas la filière cacao à nous tous seuls.
Notre volonté est de s’inscrire dans des démarches multi-partites avec des logiques non pas de concurrence mais de coopération. C’est la raison pour laquelle notre Mission est « Ensemble, faisons du bien avec du bon » : nous souhaitons impulser un mouvement collectif avec tous les acteurs du chocolat, inspirer les autres à bouger de la même manière, les embarquer avec nous. Ce qu’ils font bien doit nous inspirer et vice versa.
Qu’est-ce qui est le plus important pour vos consommateurs ?
Nous avons des clients très différents qui n’évoluent pas du tout à la même vitesse. Historiquement, notre valeur ajoutée réside dans la valeur du chocolat. La qualité est vraiment dans notre ADN et reconnue par tous.
Mais de plus en plus de nos clients nous questionnent, nous demandent des garanties et des preuves. En tant que marque ultra-premium, la majorité de nos clients considèrent que notre engagement est la moindre des choses. Ils se disent « je paye un certain prix mais je sais que l’argent sert de bonnes causes ».
Un chocolat en particulier à conseiller à nos lecteurs ?
Oui ! Un chocolat noir qui s’appelle Millot 74%. Certifié Bio, c’est un pure origine de la plantation Millot, notre partenaire à Madagascar. C’est souvent là-bas que l’on emmène nos clients et nos collaborateurs.







